Javascript Menu by Deluxe-Menu.com fable de Jean de La Fontaine : le juge arbitre, l'hospitalier et le solitaire
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Fable, JEAN DE LA FONTAINE  
Le Juge arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire  Livre XII, fable 25   
 

LE JUGE ARBITRE, L'HOSPITALIER (1)
ET LE SOLITAIRE

Trois Saints, également jaloux (2) de leur salut,
Portés d'un même esprit, tendaient à même but.
Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses :
Tous chemins vont à Rome : ainsi nos Concurrents
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.
L'un, touché des soucis, des longueurs, des traverses, (3)
Qu'en apanage (4) on voit aux procès attachés,
S'offrit de les juger sans récompense aucune,
Peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune. (5)
Depuis qu'il est des lois, l'Homme pour ses péchés
Se condamne à plaider la moitié de sa vie.
La moitié ? les trois quarts, et bien souvent le tout.
Le Conciliateur crut qu'il viendrait à bout
De guérir cette folle et détestable envie.
Le second de nos Saints choisit les hôpitaux.
Je le loue ; et le soin de soulager ces maux
Est une charité que je préfère aux autres.
Les malades d'alors, étant tels que les nôtres,
Donnaient de l'exercice (6) au pauvre Hospitalier,
Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse :
Il a pour tels et tels un soin particulier ;
               Ce sont ses amis ; il nous laisse.
Ces plaintes n'étaient rien au prix de l'embarras
Où se trouva réduit l'Appointeur de débats : (7)
Aucun n'était content ; la sentence arbitrale
               À nul des deux ne convenait :
               Jamais le Juge ne tenait
               À leur gré la balance égale.
De semblables discours rebutaient l'Appointeur :
Il court aux hôpitaux, va voir leur Directeur :
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
Affligés, et contraints de quitter ces emplois,
Vont confier leur peine au silence des bois.
Là sous d'âpres rochers, près d'une source pure,
Lieu respecté des vents, ignoré du soleil,
Ils trouvent l'autre Saint, lui demandent conseil.
Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
               Qui mieux que vous sait vos besoins ?
Apprendre à se connaître est le premier des soins
Qu'impose à tous mortels la Majesté suprême.
Vous êtes-vous connus dans le monde habité ?
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité :
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
              Troublez l'eau : vous y voyez-vous ?
Agitez celle-ci. Comment nous verrions-nous ?
               La vase est un épais nuage
Qu'aux effets du cristal (8) nous venons d'opposer.
Mes frères, dit le Saint, laissez-la reposer,
               Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au désert.
               Ainsi parla le Solitaire. (9)
Il fut cru, l'on suivit ce conseil salutaire.
Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert.
Puisqu'on plaide, et qu'on meurt, et qu'on devient malade,
Il faut des médecins, il faut des avocats.
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas ;
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant on s'oublie en ces communs besoins.
Ô vous, dont le public emporte tous les soins,
               Magistrats, Princes et Ministres,
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
Si quelque bon moment à ces pensers vous donne,
               Quelque flatteur vous interrompt.
Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
Je la présente aux Rois, je la propose aux Sages ;
               Par où saurais-je mieux finir ?




"Le juge arbitre, l'hospitalier et le Solitaire" est la dernière fable du dernier recueil et constitue sans aucun doute le "testament spirituel" de La Fontaine.
"Cette leçon sera la fin de ces ouvrages". Elle date certainement du printemps de 1693
A cette époque :
Décembre 1692 : maladie très grave de LaFontaine, conversion, confession générale
12 février 1693 : séance publique de désaveu des Contes après avoir entre autres, jeté au feu une comédie manuscrite.
printemps 1693 : L.F. est convalescent...
26 octobre 1693 : Il écrit à Maucroix " Je continue à bien me porter et ai un appétit et une vigueur enragée" et puis :
" Je mourrais d'ennui si je ne composais plus" donc :
"Le juge arbitre... est le testament du poète des Fables, c'est un chef-d'oeuvre écrit à un moment où le poète est en pleine possession de sa vigueur et de sa pensée et il faut le lire à la lumière de l'oeuvre entière et non d'accidents biographiques extérieurs à celle-ci"
(M.Fumaroli : L.F., fables)
 L'inspiration en est puisée dans "Les vies des Saints Pères des déserts (1647-1653) pieuses légendes anciennes traduites par Arnaud d'Andilly, l'un des Solitaires de Port-Royal.

Il s'agit dans cette fable de la question du "salut" de l'âme. La Fontaine décrit 3 expériences qui naissent de la même situation mais engagent 3 voies différentes.
Le Solitaire amène ses deux visiteurs à trouver en eux-mêmes la réponse à leurs questions dans le précepte de Socrate "Connais-toi toi-même"

(1) religieux(se) qui fait voeu de servir, d'assister pauvres et malades reçus dans un hôpital
(2) désireux de
(3) obstacle, empêchement
(4) au figuré : suites et conséquences d'une chose
(5) la justice officielle étant lente et coûteuse, la Compagnie du Saint-Sacrement avait institué des "arbitres charitables"chargés d'une mission de "conciliateurs" pour assister les plaideurs.
(6) occasion d'exercer la charité
(7) gens qui s'empressent de faire toutes sortes d'accomodements ; "des débats"
(8) l'eau....transparente comme le cristal
(9) désert et solitaire évoquent Port-Royal.
Le solitaire peut représenter ici tous ceux qu'attire la vie contemplative.

 

Illustration de Jean-Baptiste Oudry

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