Javascript Menu by Deluxe-Menu.com fable Jean de La Fontaine : Le Dépositaire infidèle
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Fable, Jean de La Fontaine, 
Le Dépositaire infidèle,  Livre IX, fable 1  
 

Le Dépositaire Infidèle

              Grâce aux Filles de Mémoire, (1)
               J'ai chanté des animaux.
               Peut-être d'autres héros
               M'auraient acquis moins de gloire.
               Le loup, en langue des Dieux (2)
               Parle au Chien dans mes ouvrages.
               Les Bêtes, à qui mieux mieux,
               Y font divers personnages ; (3)
               Les uns fous, les autres sages ;
               De telle sorte pourtant
               Que les fous vont l'emportant ;
               La mesure en est plus pleine.
               Je mets aussi sur la scène
               Des Trompeurs, des Scélérats,
               Des Tyrans et des Ingrats,
               Mainte imprudente Pécore, (4)
               Force Sots, force Flatteurs ;
               Je pourrais y joindre encore
               Des légions de menteurs.
               Tout homme ment, dit le Sage.
               S'il n'y mettait seulement
               Que les gens du bas étage, (5)
               On pourrait aucunement
               Souffrir ce défaut aux hommes ;
               Mais que tous tant que nous sommes
               Nous mentions, grand et petit,
               Si quelque autre l'avait dit,
               Je soutiendrais le contraire.
               Et même qui mentirait
               Comme Ésope et comme Homère,
               Un vrai menteur ne serait .
               Le doux charme de maint songe
               Par leur bel art inventé,
               Sous les habits du mensonge
               Nous offre la vérité.
               L'un et l'autre a fait un livre
               Que je tiens digne de vivre
               Sans fin, et plus, s'il se peut :
               Comme eux ne ment pas qui veut.
               Mais mentir comme sut faire
               Un certain dépositaire
               Payé par son propre mot,
               Est d'un méchant, et d'un sot.
Voici le fait. Un trafiquant de Perse,
      Chez son voisin, s'en allant en commerce,
      Mit en dépôt un cent (6) de fer un jour.
      Mon fer, dit-il, quand il fut de retour.
Votre fer ? Il n'est plus : J'ai regret de vous dire
      Qu'un rat l'a mangé tout entier.
J'en ai grondé mes gens (7) ; mais qu'y faire ? Un grenier
A toujours quelque trou.  Le Trafiquant admire
Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.
Au bout de quelques jours, il détourne l'enfant
Du perfide voisin ; puis à souper convie
Le père, qui s'excuse, et lui dit en pleurant :
               Dispensez-moi, je vous supplie ;
               Tous plaisirs pour moi sont perdus.
               J'aimais un fils plus que ma vie ;
Je n'ai que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l'ai plus.
On me l'a dérobé. Plaignez mon infortune. 
Le Marchand repartit :  Hier au soir, sur la brune,
Un Chat-huant s'en vint votre fils enlever.
Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. 
Le père dit :  Comment voulez-vous que je croie
Qu'un hibou pût jamais emporter cette proie ?
Mon fils en un besoin (8) eût pris le Chat-huant.
Je ne vous dirai point, reprit l'autre, comment,
Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je,
               Et ne vois rien qui vous oblige
D'en douter un moment après ce que je dis.
               Faut-il que vous trouviez étrange
               Que les chats-huants d'un pays
Où le quintal de fer par un seul rat se mange,
Enlèvent un garçon pesant un demi-cent ? 
L'autre vit où tendait cette feinte aventure.
               Il rendit le fer au Marchand,
               Qui lui rendit sa géniture. (9)
Même dispute avint entre deux voyageurs.
               L'un d'eux était de ces conteurs
Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope.
Tout est géant chez eux : Écoutez-les, l'Europe,
Comme l'Afrique (10) aura des monstres à foison.
Celui-ci se croyait l'hyperbole permise.
J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison.
Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église. 
Le premier se moquant, l'autre reprit : Tout doux ;
               On le fit pour cuire vos choux. 
L'homme au pot fut plaisant ; l'homme au fer fut habile.
Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur
De vouloir par raison combattre son erreur ;
Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.

Sources : Pour la partie principale : Pilpay (Livre des Lumières, D'un marchand et de son ami) ; la seconde anecdote s'inspire de l'épigramme Du Chou de Bretagne et de la Marmite d'Espagne, mais la source n'est pas certaine...
"Dans les deux cas, c'est en outrant le langage fictif du menteur, en l'adoptant jusqu'au bout comme style de communication, que sa vanité éclate, récusée par son inventeur lui-même" [...] Le procédé pour faire avouer les traitres et les menteurs est le recours à " une maïeutique par le récit dont l'ironie, fort familière à L.F. n'est pas d'une essence différente de celle de Socrate" (M. Fumaroli, La Fontaine, Fables éd. La Pochothèque, p. 913)

 

(1) Les Muses (filles de Jupiter et de Mnémosyme)
(2) en vers
(3) personnages de théâtre
(4) bête, animal... Au figuré : bête, stupide
(5) de basse condition
(6) cent livres
(7) les domestiques
(8) en cas de besoin
(9) progéniture
(10) habitée par toutes sortes de monstres..selon sa réputation



 

 

 


Le dépositaire infidèle (1e partie)
illustration : Cham

 

 

 

 

 

 

Le dépositaire infidèle, 2e partie
Illustration : Cham

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